De Paris à New York. Entretien avec Philomène Cohen, artiste et fondatrice du magazine Speciwomen.

Défaire les préjugés, ouvrir l’espace de l’art et promouvoir les artistes femmes… Voici en résumé les ambitions que se donne Philo Cohen en 2015, alors parisienne de 17 ans expatriée à New York, en créant le magazine web Speciwomen. Tel un reporter flânant les talents d’aujourd’hui et de demain, son goût de l’esthétique et son regard mûr d’artiste nous ont poussés à la contacter pour un entretien inédit avec Talons Aiguilles.

 

© Philomène Cohen (Instagram : @byphilo)

 

Lydie : Bonjour Philomène, peux-tu te présenter et nous en dire un peu plus sur ton projet Speciwomen ?

Philomène Cohen : Je m’appelle Philomène Cohen, je suis née et j’ai grandi à Paris. A 16 ans, j’ai déménagé à New York, à Brooklyn. Et aujourd’hui je fais une école de journalisme et de photographie à NYC, à Sarah Lawrence.

J’ai créé Speciwomen un an et demi après être arrivée à New York. J’allais dans une école où tous les enfants étaient ce qu’on appelle des ≪ enfants du spectacle ≫. Ils travaillaient déjà, pour Broadway par exemple. Il fallait que je fasse quelque chose. Et quand on a 17 ans, on veut rencontrer des gens et parler avec eux. Je me suis demandé :  » pourquoi pas créer une plateforme pour rencontrer des gens, savoir ce qu’ils font et comment leurs vies s’organisent autour de ce qu’ils aiment faire. J’ai ensuite travaillé à la Gagosian Gallery. Là-bas, je me suis rendue compte à quel point les femmes étaient mal représentées dans le milieu de l’art. J’aidais alors le commissaire d’exposition chargée de l’exposition de Francis Bacon à traduire des articles et à mettre tout en ordre pour l’exposition. Dans les archives, en remontant d’années en années, il n’y avait aucune femme. Peut-être deux sur les six dernières années… Je me suis donc dit  » ce qu’il faut que je fasse avec cette plateforme où je vais interviewer des gens sur ce qu’ils font, il faut que ce soit pour les femmes. Voilà, c’est comme ça que le projet Speciwomen est né.

L : Tu es aussi artiste. Te définis-tu comme une artiste engagée ?

P : Bien sûr que je suis une artiste engagée ! Mes parents font des films. J’ai été élevé au milieu d’artistes, des gens du cinéma, mais aussi des sculpteurs, des peintres… Ma mère nous a poussé, mon frère et moi, à faire beaucoup de musique, à dessiner, à toucher un petit peu à tout. Aujourd’hui, ce qui en est resté, c’est surtout l’écriture, le dessin et puis la photographie.

Dans mes heures perdues, je dessine beaucoup. J’essaie de dessiner des personnes d’autres origines, beaucoup de femmes, des portraits et des BD aussi, des choses avec des mots qui veulent dire quelque chose, pour diffuser des messages. Et puis dans la photographie, j’aimerais faire du photojournalisme. C’est toujours accompagné de texte quand je fais des photos. Même si ce n’est pas politiquement engagé, il y a un sujet. Par exemple, mon dernier projet photo, ‘Gazing Bodies’, est une série de portraits d’hommes de 18 à 25 ans pour montrer comment leur corps évolue dans leur intimité.

© Philomène Cohen (Instagram : @byphilo)

 

L : Speciwomen s’adresse surtout à un public jeune. Quelle en est la raison ?

P : Je pense futur quand j’interview et quand je pense à qui va lire, à qui va se sentir ‘empowered’ en lisant l’article. Je pense aux personnes qui construisent encore un futur qu’elles doivent construire. Je fais aussi appel à des femmes plus expérimentées, pour qu’elles donnent des conseils.

La place de la femme est un sujet dans l’air du temps pour ma génération et celles d’en-dessous. Il y a déjà eu une grande prise de conscience parmi les jeunes. Cette année, j’essaie vraiment d’ouvrir les portes de Speciwomen à tout le monde, et pas seulement qu’aux femmes, pour mobiliser tout le monde dans cette quête vers l’égalité. Il faut qu’on soit tous dedans. Les femmes, mais pas que les femmes, les hommes, les gens qui ne s’identifient ni en tant que femmes ou hommes. Les gens de partout. J’essaie vraiment que tout le monde puisse sentir que Speciwomen est un endroit où il peuvent s’exprimer sur ces sujets-là.

 

L : Envisages-tu d’accorder une place particulière aux hommes sur Speciwomen ?

P : Oui ! Récemment, j’ai justement créé une section intitulé ≪ #Together ≫. Dans cette rubrique, je m’entretiens avec des hommes féministes et des personnes transgenres qui travaillent pour cette meilleure représentation des femmes.

L : Toutes les femmes sont plus ou moins spéciales. Comment identifies-tu, dans le vaste paysage artistique, une speciwoman des autres femmes ?

P : C’est une bonne question, on ne me l’a jamais posée celle-là ! C’est sur la base de l’≪ open submission ≫ : tout le monde peut envoyer un e-mail pour présenter son travail. On reçoit beaucoup d’e-mails or seulement une interview d’artiste est publiée par semaine, une ou deux personnes pour les sessions d’écriture hebdomadaires et une personne par mois pour les ≪ Godmothers ≫ (marraine en français). Donc en tout, une dizaine de personnes par mois maximum. Donc déjà, ça réduit les capacités. Mais je dois de toute façon faire une sélection, on ne peut pas tout accepter tout de suite. Quand je vois le travail de quelqu’un, je me demande : comment cela pourrait donner sur le site, comment cela pourrait faire réfléchir les lecteurs réguliers. Il y a beaucoup d’artistes que je déniche lors de conférences, de dîners ou de fêtes, à l’école aussi. N’importe où en fait. Il faut aussi que le travail des personnes soit singulier et présente un processus de création intéressant. J’essaie de ne pas avoir de personnes trop connues pour laisser la place à des gens qui ont moins de représentation sur les magazines comme ID ou Nowness.

L : J’aimerais savoir si d’une certaine façon, la communauté que tu as construite autour de Speciwomen, a eu un impact sur ton travail et sur toi ?

P : Bien sûr, c’est un projet qui grandit avec moi tous les jours. Je l’ai créé quand j’avais 17 ans. Et à 17 ans, on n’est pas du tout fini. Au début, c’était très différent, beaucoup moins sérieux. Spécimen m’a aidé à définir ce que j’aimerais faire dans la vie. Depuis petite, je voulais devenir commissaire d’exposition. Ce n’est pas totalement parti. Mais le fait de parler à toutes ces femmes, de rencontrer pleins de nouvelles personnes, de savoir qu’il n’y a pas de limites aux sujets que l’on peut aborder avec elles, leurs histoires, leurs souvenirs, leurs façons de créer… C’est toujours différent. Et je pense que c’est ce que j’aimerais faire, parler aux gens de ce qu’ils font et le faire partager.

La façon dont le travail des gens est repéré est très injuste, surtout dans l’art. En grandissant autour d’artistes pas forcément reconnus, j’ai pris conscience à quel point ces personnes pouvaient être intéressantes ! A l’école, j’essaie vraiment de prendre des cours qui vont m’ouvrir sur différents horizons. Je vais pouvoir connaître des femmes que je ne connaissais pas avant, des hommes aussi, il ne faut pas l’oublier quand même ! Speciwomen, c’est comme une espèce de pilier que j’ai et autour duquel j’évolue, mais il évolue aussi avec moi. Plus de personnes travaillent sur le projet avec moi aujourd’hui et j’espère qu’on pourra l’emmener quelque part de vraiment bien.

L : On pourrait assimiler ton travail à celui du photographe de Humans of New York, non ? Tel un reporter ?

P : J’adore ce que fait le photographe de Humans of New York ! Je suis très respectueuse de la façon dont il est resté complètement anonyme. Il a fait ça de manière très humble et il a créé un réseau énorme. Ses sujet sont très intéressants. Je m’inspire beaucoup de ce genre de projets pour réfléchir à toutes les déclinaisons d’un projet comme Speciwomen. Partir de quelque chose sur Internet -la plateforme qu’on utilise le plus aujourd’hui- pour ensuite le décliner en tant qu’édition papier, vidéo, podcast etc.

Après, son travail est beaucoup plus général que le mien. A certains moments, j’avais envie de tout faire. Je me suis dit que je ne devais pas perdre mon objectif, celui d’oeuvrer pour une meilleure représentation des femmes dans l’art. Je vis actuellement dans un pays qui est très compliqué politiquement. Les jeunes sont très engagés. Il y a de plus en plus de choses sur lesquelles se pencher et dont il faut parler. Pour que Speciwomen marche vraiment, c’est important de se concentrer sur quelque chose.

© Philomène Cohen (Instagram : @byphilo)

 

L : Quelle est la plus grande leçon que tu aies apprise depuis la création de ton site ?

P : Je viens du 5ème arrondissement de Paris, d’une famille parisienne et je suis blanche. Quand j’ai déménagé à New York, je me suis aussi retrouvée dans un milieu très privilégié, dans le nord de Manhattan. La leçon que je tire de ce projet, c’est la volonté de ne pas avoir de barrières. Ce qui nous limite, c’est que les gens se divisent. Il y a des divisions, bien sûr : certains sont plus riches que d’autres, certains sont plus discriminés. Si on veut faire changer les choses, il faut que l’on soit tous ensemble. Sans être idéaliste, je pense qu’il faut qu’on soit conscient de ça. En tant qu’artiste et journaliste, il faut faire des choix qui donnent la parole à tout le monde.

Je ne dis pas qu’il faut qu’on soit tous ami, il faut être ouvert d’esprit. Il y a deux ans, une femme a refusé d’apparaître sur mon site parce qu’il n’y avait pas assez de ≪ people of colour ≫ selon elle. Ca m’a réveillée ! Il faut en prendre conscience et cela s’apprend. Sur notre calendrier de personnes à interviewer, j’essaie d’interroger des personnes de tous les horizons. Chacun a une histoire différente, et c’est ça qui est bien dans Humans of New York d’ailleurs, chacun va pouvoir apporter quelque chose pour nous faire bouger.

L : Et quel a été le plus grand challenge ?

P : Hmm… J’ai créé Speciwomen très jeune. Les gens étaient très impressionnés. C’est très dur de continuer. Le site grandit, j’ai travaillé tout l’été dessus. J’ai appris à coder parce que je n’ai pas trouvé un web designer qui me correspondait. Je suis très ≪ self-sufficient ≫ et j’aime faire les choses moi-même. Mais je suis aussi étudiante, j’ai beaucoup de travail à faire pour l’école mais l’école me permet aussi d’améliorer ce projet. « Toujours poster et ne pas oublier Speciwomen, surtout à ce moment-là de l’année ». Très peu de personnes peuvent m’apporter la sécurité de savoir que si je n’arrive pas à faire ça ou ça, ils m’aideront ou le feront à ma place. Le plus grand challenge, c’est de garder mon endurance.

 

L : Peux-tu nous parler des héros d’enfance qui t’ont inspirée ?

P : En parlant d’abord des femmes qui m’ont entourée, je pense d’abord à ma grand-mère. Elle a créé la marque de prêt-à-porter pour enfants Bonpoint et le concept-store Merci à Paris. C’est une des… non, allez, c’est la femme la plus forte que je connaisse. Elle est pour moi l’exemple de la force féminine, la façon dont une femme peut être élégante, intelligente, fine, sympathique, ouverte. Même si elle est reconnue dans ce qu’elle fait, elle reste ouverte aux autres. Avec mes parents, elle partage vraiment des valeurs auxquelles j’adhère. Ma mère aussi est tellement intelligente et je suis contente (rires) que ce soit elle qui m’ait éduquée. Je suis pour toujours reconnaissante envers elles.

Pour étendre le cercle, j’ai toujours été très inspirée par les femmes qui faisaient quelque chose d’original, qui avaient cette force de dévier l’Histoire. Quand j’étais jeune, j’ai lu un livre sur Marie Curie. Toutes les femmes comme elles, surtout dans les sciences, m’inspirent beaucoup. Qui d’autres ? Les écrivains comme Marguerite Duras. Toutes ces femmes qui ont fait quelque chose seule et qui en parlent dans leur travail. On voit très bien dans leur travail que c’est leur indépendance qui fait leur force. Et puis les femmes de l’Histoire, comme Harriet Tubman, toujours !

Je n’ai pas toujours été aussi engagée et féministe. Quand j’étais adolescente, à Paris, c’était même complètement le contraire. Je ne pensais pas du tout à ces choses-là, je n’étais pas prête à parler. J’ai commencé à savoir qu’il y avait des différences hommes-femmes assez tard, car j’ai grandi autour de femmes qui travaillaient tous les jours pour que je ne sente pas ces différences… Bon, j’ai cité quelques noms et un peu de contexte… C’est toujours compliqué de répondre à ce genre de questions !

© Philomène Cohen (Instagram : @byphilo)

 

L : Parlons maintenant un peu de mode. Qu’est-ce que ton style raconte sur toi ?

P : Déménager ici a fait changer beaucoup de choses. Je viens d’une famille où j’ai toujours été regardée, par exemple dès que j’allais chez ma grand- mère. Elle me regardait comme ça et disait : ≪ ah tiens, ça c’est joli ≫. A Paris, tout le monde regarde tout le monde. Le regard des autres est très important. Et le style, pas très original finalement. Ici, c’est le contraire. Il n’y a pas de limite et personne ne se regarde. Forcément, mon style reflète ça aussi, cette espèce de liberté d’esprit. J’ai appris à voir quelque chose, me dire ≪ ça me plaît, OK ≫ et ne pas penser à ce que les autres pourraient en penser.

L : Si tu devais être une pièce, quel vêtement ou accessoire serais-tu et quel designer nommerais-tu pour créer cette pièce ?

P : Je serais un sac. Alors ce n’est pas du tout sexy… Mais c’est ce qui m’intéresserait le plus. Avant de partir pour le Japon l’hiver prochain, j’ai d’ailleurs un projet sur la composition des sacs des personnes que je connais. Tout ce que contient un sac en dit tellement sur la personne ! La forme du sac aussi, ou le fait de porter un sac à dos ou non – j’en porte depuis peu et cela change incroyablement la façon dont on se déplace, je peux faire du vélo avec par exemple. Alors qu’avec un panier, c’est différent. Un sac reflète l’activité d’une personne et ce qui se passe dans sa tête également. Le fait qu’il y ait du maquillage ou un livre en dit aussi beaucoup. C’est comme une espèce d’autoportrait de soi-même à partir d’un objet que l’on porte tau quotidien.

Pour le designer, je demanderais à Rei Kawakubo de Comme des Garçons parce que son stylisme est comparable à la science. Ergonomique, intelligent, utile à l’évolution de la culture…

 

L : Et quel serait le nom de ce sac ?

P : Le nom de la pièce… Ah c’est dur. Je réfléchis. Je ne sais pas… mon prénom ! (rires) Pour que ce soit le plus personnalisé possible.

L : Et ce serait plutôt Philo ou Philomène ?
P : Philomène, parce que c’est plus joli que Philo !

L : Penses-tu que le vêtement puisse être vecteur d’empowerement ?

P : Ecoute, oui, je pense que tout peut être vecteur d’empowerement. Tout ce qu’on porte, tout ce qu’on fait. Et les vêtements, dans tous les sens, et pas seulement le vêtement unisexe ! Je m’habille presque exclusivement de vêtements pour hommes… Mais si une femme a envie de porter une jupe très moulante, des collants en résilles, des talons très hauts et une bouche très rouge, c’est très important qu’elle le fasse. Mais c’est difficile. Cela m’arrive souvent : je me fais très jolie, j’enfile une tenue un peu délicate et sexy, je prend le métro et je regrette de m’être habillée comme ça. Un homme me parle, un autre me regarde et me fait un clin d’oeil… Et ‘ai droit à des remarques aussi. Et je me dis que j’aurais juste dû sortir avec ma couette quoi ! C’est hallucinant. Surtout l’été, je me rends compte que je déteste ces regards. Il y a encore du travail pour que les femmes se sentent complètement empowered par leurs vêtements. Il ne faut pas se limiter dans la façon dont on s’habille. Oui, c’est compliqué, très compliqué parce qu’on vit dans une société où la femme est constamment regardée de toute façon.

D’ailleurs, ça me rappelle une interview dans laquelle on m’a demandé de définir la féminité. Il y a des femmes qui trouvent un confort dans leur oppression. Je ne l’encourage pas mais si elles peuvent se sentir bien de cette façon…

L : Et alors, qu’as-tu répondu à la définition de la féminité ?

P : J’ai dit que cela dépendait. Je pense que la féminité n’a pas de définition. Et c’est ça qui est beau. Il y a des femmes de toutes les tailles et formes, de toutes les couleurs, qui vont redéfinir la féminité en permanence. On va marcher dans la rue, on va voir une femme, on va dire ≪ wow, elle est vraiment belle, féminine… ≫, une autre personne va penser ≪ ah bah, aucun intérêt ≫. Je ne suis pas pour définir le genre, la féminité, le masculin… je pense que ces notions sont un peu des idées archaïques.

L : Comme tu sais, Talons Aiguilles célèbre cette année son 25ème anniversaire et le thème du Concours Jeunes Créateurs est ≪ Seconde Peau ≫. Qu’est-ce que cela t’évoque ?

P : Ma seconde peau c’est ici, cette ville (ndlr. New York). Je me trouve toujours très vulnérable quand je rentre en France. Ca me rappelle le temps où j’étais jeune, très peu sûre de moi. Ma seconde peau, c’est cette espèce d’assurance que m’a donnée New York. J’aime bien montrer à certaines personnes la peau du dessous, beaucoup plus vulnérable, avec mes défauts. Mais je pense que c’est nécessaire d’avoir cette force qui me permet d’être mon propre engin, de continuer à avancer malgré ce qui se passe autour de moi.